Un nouveau paradigme pour les sciences sociales

Publié le par Pierre

Contexte

Les sciences économiques ont joué un rôle de plus en plus important au cours des dernières décennies pour définir les principes de gouvernance. Ainsi ce sont les économistes de la Banque Mondiale et du FMI qui ont introduit le concept de la bonne gouvernance au cours des années 80 pour qualifier la gestion des Etats qui respectaient les principes macro-économiques recommandés par les institutions de Bretton Woods. L'économie a ainsi beaucoup participé à la réflexion sur la gouvernance des Etats mais aussi sur les modes de gouvernance des marchés (monétaire, financier, de bien, du travail, etc.) et de leurs organes de régulation. Les sciences économiques se sont aussi imiscées à l'intérieur des organisations en introduisant leur concept propre (principalement ceux développés sur la compréhension des marchés) pour parler de la gouvernance de l'entreprise mais aussi de divers champs sociaux
Souvent dans ces cas, les sciences économiques semblent ignorer les résultats des autres sciences sociales sur ces mêmes sujets. En effet, entre l'économie et d'autres sciences comme la sociologie, la psychologie, l'anthropologie, etc. les relations sont difficiles. Une raison importante est que l'économie est la seule à se prévaloir d'utiliser des concepts à fort contenu mathématique. Les autres sciences sociales en utilisent bien sûr mais jamais à l'intérieur d'un cadre conceptuel aussi prégnant que pour l'économie.
Il existe néanmoins un enjeu important à pouvoir rassembler les résultats des différentes sciences sociales à l'intérieur d'un cadre d'analyse unifié qui permettra d'étudier les modes de gouvernance.

Objectifs

L'objectif de cet article est donc de proposer un cadre conceptuel simple mais rigoureux qui permette de réconcilier l'économie et les autres sciences sociales (sociologie, psychologie...)
Ce cadre devra permettre d'analyser les questions de gouvernance en utilisant simultanément les résultats des différentes sciences sociales.

Postulats principaux

Les postulats principaux qui seront retenus dans ce cadre commun sont des postulats importants pour les différentes sciences sociales.
Le premier postulat est un concept clé de l'économie : un agent prendra la décision d'agir seulement s'il conçoit un intérêt dans cette action, c'est-à-dire s'il conçoit une action en retour qui lui apportera un avantage. On affirme généralement ce postulat n'est pas généralisable à l'ensemble des faits sociaux puisque les êtres humains sont aussi capable d'être charitable, de donner sans rien attendre en retour, etc. Il est néanmoins possible de prendre en compte ces valeurs de générosité et solidarité dans le postulat de l'intérêt si l'on élargit le concept d'agent. Si l'on ne considère pas seulement l'agent individuel mais aussi l'agent comme organisation ou groupe humain, on peut décomposer des action non intéressées en actions intéressées.
Par exemple, l'acte de charité envers un mendiant peut être décomposé en deux actions. D'abord comme une l'action d'un individu pour respecter les règles de la communauté (par exemple un précepte religieux qu'il faut respecter pour être intégré dans la communauté, ou aussi une certitude morale comme quoi la cohésion de la communauté, dont bénéficie l'individu, n'est possible que si chacun est charitable). L'individu a intérêt à donner puisqu'il a intérêt à rester dans la communauté et donc à en respecter les règles. Il y a ensuite une action de la communauté (que le donateur représente) vers l'un de ces membres nécessiteux (le mendiant). Cette action peut constituer pour la communauté un acte nécessaire à la cohésion de l'ensemble et répond donc à son intérêt.

Des apports importants des différentes sciences sociales ont été fait à propos de la critique de la rationalité. La rationalité d'un individu dépend des informations disponibles, du champs social auquel il appartient, de son contexte psychologique, etc. De manière générale, on peut résumer en disant que les décisions d'un individus sont effectuer après projection de la réalité sur un référentiel propre à l'individu dans un contexte et à moment donnés. Chaque science sociale peut apporter des résultats intéressants sur cette fonction de projection.

Formalisation du concept

Il est proposé d'adopter un cadre commun pour l'analyse de toute décision d'action (ou de non-action). On supposera que chaque action d'un individu vers un autre individu peut être décomposée en actions intéressées d'un acteur vers un autre acteur. L'acteur peut désigner un individu mais aussi n'importe quel groupe humain. Un acteur A décide de réaliser une action intéressée vers un acteur B si A conçoit une action en retour de B vers A qui lui offrira un avantage. A évalue cet avantage par projection des actions qu'il compte réaliser d'une part et qu'il attend en retour d'autre part, sur un référentiel propre à l'acteur, à son contexte et à l'instant donné.
Cette vision s'accorde avec des concepts mathématiques de type topologique. Les acteurs sont des ensemble d'individus avec des caractéristiques qui variables dans le temps et l'espace. Chaque acteur est notamment pourvue d'une fonction d'évaluation. Une action d'un acteur A vers un acteur B va modifier l'état des deux acteurs. La fonction d'évaluation permet de comparer, par projection sur la réalité de A, l'impact d'une action de A sur lui-même par rapport à l'action attendue en retour de B sur A. A décidera d'agir seulement s'il conçoit une action en retour qu'il évalue plus avantageuse. Un individu pouvant appartenir à plusieurs acteurs, on peut alors réaliser une décomposition d'une décision prise par un individu en action intéressée par différents acteurs auxquels appartient l'individu.
Pour mieux comprendre, on peut prendre l'image d'un réseaux de réseaux neuronaux, réprésentant l'emsble des intelligences humaines interconnectées les unes aux autres. A chaque acteur correspond à un sous-ensemble du réseau. Une décision est prise lorsqu'à l'intérieur d'un sous-réseau, il est évalué que pour une action donnée il y a un retour plus avantageux. Un individu agira en fonction des décisions qui sont prises au sein des différents sous-ensemble auquel il appartient.

Applications générales du cadre conceptuel

Ce cadre permet de prendre en compte la notion d'intérêt (indispensable à l'économie pour pouvoir expliquer pourquoi un producteur produit ou un consommateur consomme), et en même temps de considérer le rôle de l'organisation sociale (pour comprendre comment un acteur fonctionne, il faut comprendre comment il est organisé, comment fonctionnent les individus en son sein, comment les décisions sont prises, comment l'information circule, etc.) et aussi des rapports entre l'individu et les différentes organisations auxquelles il participe (comment il se représente au sein de l'organisation, comment il peut prendre une décision en son nom, etc.)
Ainsi lorsqu'on réfléchit sur une question donnée comme par exemple le rôle d'une organisation, on peut alors réfléchir alors en terme d'acteurs en interaction avec cette organisation. On peut chercher à comprendre les relations entre eux en considérant que certains individus peuvent appartenir à plusieurs acteurs, que leur rationalité va dépendre de l'organisation de ces différents acteurs, que l'intérêt des acteurs va dépendre des relations avec les autres acteurs, etc.

Applications particulières

Il sera développé dans la suite de cet article des illustrations appliqués par exemple à l'entreprise ou à une collectivité territoriale. Il s'agira de montrer que le cadre permet de prendre en compte la multiplicité des relations de ces différents acteurs. Par exemple, un producteur de bien manufacturé est en relation avec des fournisseurs, des clients, des marchés, des services de contrôle administratifs, des clients publics, des organisations patronales, des réseaux professionnels divers, ses différents services internes, les syndicats de travailleurs, etc.
Il pourra être lister quelques acteurs significatifs : les acteurs formels (avec un statut juridique indentifié) et toute une panoplie d'acteurs informels dont l'existence peut être de longue durée (confrérie, communauté culturelle, etc.) ou plus éphémère (foule, collectif constitué sur un sujet donné, adeptes d'une mode...)

Questions à traiter

Est-ce que ce cadre apporte quelque chose de plus que la sociologie des organisations (Crozier, Sainsaulieu, Friedberg...) qui a déjà défini un cadre pour traiter des relations entre les acteurs au sein des organisations (entreprises, administrations) ? Comment ces théories s'inscrivent dans le cadre conceptuel?
Est-il possible d'accorder les sociologues sur une unification conceptuelle alors qu'il semble que les postulats élémentaires de "la" sociologie n'existent qu'en s'opposant les uns aux autres.

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femmes seules 08/07/2011 18:39


Un cadre conceptuel commun, ça ne se décrète pas, ça s'impose progressivement au fur et à mesure que des analyses menées sur le terrain viennent montrer sa validité.


Pierre 03/09/2009 15:26

Quelle réponse apporté à cette question : http://www.doc-etudiant.fr/Economie-qr/Quels--sont-les-deux-facteurs-utilises-en-sciences-economiques-et-sociales--3741.html

Merci pour vos lumières ...

Laurent Huguet 15/03/2008 09:25

Pour ce qui est d'un "grand cadre" (permettant une "gouvernance" issue de l'intégration des différentes épistémologies & méthodologies)de l' "approche intégrale" (integral approach / AQAL) de Ken wilber me paraît digne de considération.

Flora 20/11/2005 14:10

La science économique est en avance sur les autres domaines en sciences sociales puisqu'elle rapporte des sous. De même que la psychanalyse freudien. Mais elles s'arrêtent tôt, aussitôt dès que c'est exploitable commerciallement. Faut y compter aussi la psychologie appliquée à la pub, suivant le même schéma et à la même logique.

En science politique, dans l'art de gouverner par exemple. Je crois bien que Platon et Confucius étaient bien plus avancés que les pseudo philosophes proclamés de nos jours. Nos politiques d'aujourdh'ui qui ont recours aux astrologues, aux marabouts et aux publicistes en témoignent long sur la médiocrité de notre époque. Je me demande ce qu'ils enseignent en "science po" ou à l'ENA par exemple !

Flora.
J'ai jeté un ragard sur votre blog qui me semble bien sérieux. A mon avis, il est bon de continuer. Déjà vous avez le grand mérite de poser la bonne grande question sur un sujet archi important je pense !

Extrait du forum du monde

le vieil observateur 20/11/2005 14:02

Un cadre conceptuel commun, ça ne se décrète pas, ça s'impose progressivement au fur et à mesure que des analyses menées sur le terrain viennent montrer sa validité.

Concernant les concepts que vous proposez, il me semble que l'école française de sociologie des organisations (Crozier, Sainsaulieu, Friedberg...) a depuis plus de 30 ans défini un cadre analogue. On ne parle certes pas de "l'intérêt" des acteurs, mais de leurs "objectifs", de leurs "stratégies", de leurs "moyens d'action", de leurs "jeux de pouvoir"... Cette école sociologique postule à la fois la liberté de l'acteur et sa "rationalité limitée", concept emprunté à Merton, un Américain qui reçut autrefois le prix Nobel d'économie.

Comme son nom l'indique, la sociologie des organisations s'est essentiellement intéressée aux relations entre les acteurs au sein des organisations (entreprises, administrations). Néanmoins ses concepts me semblent pouvoir être valablement utilisés pour toute analyse des rapports sociaux.

Extrait du forum du monde.